Suhail, I, 4 - La maison en haut de la colline
Ce dimanche-là, en milieu de matinée...
Ce dimanche-là, en milieu de matinée, ma mère me proposa de rendre visite à la mère de mon père, qui habitait le quartier résidentiel de La Trinité depuis trente ans, dans une petite maison grise au toit orange entourée d’un jardin, à peu près identique à toutes les maisons environnantes. Je prétextai avoir trop de devoirs pour le lycée ; je n’avais pas le temps. Ma mère me jeta un regard déçu :
- Tu sais, ça lui ferait plaisir.
- Je ne peux pas, maman. Une autre fois.
- Il n’y aura plus beaucoup d’occasions.
Je baissai les yeux, mal à l’aise. La vérité était que je ne voulais pas m’absenter par peur que Suhail vienne me voir, mais aussi que ma grand-mère m’effrayait depuis plusieurs années. Pourtant, si je n’avais jamais été proche de mon grand-père, un ancien ingénieur en aéronautique alcoolique et aigre, qui regrettait manifestement avoir jamais fondé une famille et s’arrangeait pour être ivre mort chaque fois qu’il nous voyait afin de n’avoir qu’une conscience vaporeuse de notre présence, mes souvenirs d’enfance auprès d’elle baignaient dans une aura de bonheur. C’étaient de longues promenades au bord de la mer ou dans la lumineuse forêt du Grand Duc, durant lesquelles je ramassais des coquillages ou des pommes de pin pour les lui offrir, et qu’elle plongeait dans un sac plastique en me remerciant d’un sémillant : « Comme c’est beau ! » ; les bons petits plats qu’elle préparait avec amour chaque fois que je venais chez elle, et en particulier l’immanquable tarte aux pommes dont je raffolais ; les histoires de sa jeunesse qu’elle racontait tantôt avec une joie radieuseet lointaine, tantôt un regard nostalgique et pénombreux : les courses essoufflées en compagnie de sa sœur à travers les champs de son enfance ; les marins aux mains larges qui s’en allaient en mer, si élégants dans leurs uniformes, et dont certains, pris par les flots ne revenaient jamais ; son grand frère qui avait été fusillé par les soldats allemands alors qu’il n’avait pas vingt ans...
Les années avaient passé, le temps accompli son œuvre destructrice. Un matin d’avril, en se réveillant, elle avait constaté que le corps de mon grand-père était raide et froid ; il avait fait une crise cardiaque dans la nuit. Mon père l’avait aidée à s’acquitter des formalités administratives, étonnamment nombreuses et absurdes. Ce furent des justificatifs égarés qui jetèrent ma grand-mère dans des crises de larmes et des élans de rage désespérée, une succession sinistre de documents interminables à remplir, des entretiens abstrus face à des trentenaires impassibles récitant des formules de sympathie desséchées lors desquels elle se contentait d’acquiescer stupidement, sans comprendre pourquoi on lui demandait de fournir un numéro de sécurité sociale alors qu’elle venait de perdre l’homme avec qui elle avait passé les soixante dernières années de sa vie, qu’elle se retrouvait seule et perdue comme une fillette au milieu d’une forêt lugubre et terrifiante ; sans comprendre ce qu’était ce monde où l’événement le plus atrocement douloureux et inacceptable de l’existence était géré comme une annulation d’abonnement labyrinthique et délibérément accablante.
Sans cet homme qui pourtant l’avait toujours traitée avec dédain, elle ne fut plus qu’une ombre méconnaissable au regard morne, se traînant avec difficulté en raison des douleurs de plus en plus lancinantes qui tiraillaient ses genoux et ses épaules. Elle cessa de sortir pour faire ses courses, qu’elle se fit livrer à domicile ; abandonna le jardinage comme la cuisine ; et se mit à passer l’essentiel de ses journées devant la télévision, le regard absent, à regarder le monde s’effondrer. Elle se plaignait de mon père aussi, qui ne venait jamais suffisamment la voir, allant jusqu’à lui lancer des reproches fielleux : « Je sais que tu me détestes. Eh bien, c’est réciproque ! », « Tu as hâte que je meurs, hein ? J’ai tout fait pour toi et voilà ce que je récolte. Fais-moi piquer, tant que tu y es ! » Je me souviendrai d’ailleurs toujours de cette nuit de Noël où, après un réveillon pendant lequel ma grand-mère s’était montrée particulièrement cruelle, alors que je descendais silencieusement les escaliers pour prendre quelque chose à grignoter dans le réfrigérateur, je surpris mon père accroupi dans le couloir, la tête dans les mains, sanglotant spasmodiquement. Je ne l’avais jamais vu pleurer de ma vie ; et je m’étais précipité à pas de chat dans ma chambre, bouleversé.
Il était difficile de ne pas haïr ma grand-mère parfois ; mais dans le même temps, elle sombrait dans une sénilité lamentable. Il lui arrivait de demander quel jour nous étions à cinq ou six reprises d’affilée, de se rendre dans la cuisine et de regarder autour d’elle d’un air confus, à la limite de l’affolement, incapable de se souvenir ce qu’elle était venue y faire. Elle avait des moments de lucidité lors desquels elle s’excusait inlassablement, des larmes dans la voix ; « Je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’ai si honte de vous faire vivre ça. Il faut que ça s’arrête. »
Ces derniers mois, mon père lui avait suggéré à plusieurs reprises de considérer une installation dans une résidence pour seniors ; les gestes quotidiens lui étaient de plus en plus difficilement surmontables ; elle aurait de la compagnie là-bas ; et puis si elle restait chez elle, un jour, elle risquait de tomber, sans pouvoir se relever... Mais elle répliquait invariablement avec colère qu’elle ne finirait jamais biberonnée dans un mouroir ; elle voulait finir ses jours chez elle, parmi ses souvenirs, quoiqu’il advienne.
- Alors, mon chéri ? insista ma mère.
Une part de moi savait que j’aurais dû faire un effort. Mais l’amour est égoïste, et la peur de ne pas revoir Suhail l’emporta.
- La prochaine fois. C’est promis.
Elle acquiesça dans un sourire doux-amer.
- La prochaine fois. Je comprends.
Elle m’embrassa et quitta ma chambre. Quelques minutes plus tard, j’entendis le vrombissement du moteur de laVolvo ; le crépitement decrescendo des graviers retentit comme une rumeur de délivrance.
Suhail ne vint pas ce week-end, ni les deux semaines consécutives. Balançant de la souffrance à la colère, de la colère à la peur, je pouvais m’endormir au bord des larmes, résigné à ne plus jamais le revoir, et me réveiller le lendemain avec la foi inébranlable – et pourtant toujours déçue – que ce jour-là, il reviendrait. Beaucoup de choses semblaient être un divertissement pour lui, et peut-être que notre rencontre n’avait rien été de plus. Il m’avait bien abandonné sur ce chemin lorsque nous redescendions la colline ; et cette question qu’il m’avait posée l’autre soir, « Tu ne m’oublieras pas ? », ne dissimulait-elle pas un adieu ? Je repensais aux regards tendres qu’il m’avait jetés subrepticement, mais aussi à sa réaction animale lorsque j’avais touché sa joue, et mon esprit se perdait dans des hypothèses contradictoires. Je m’efforçai de l’oublier ; sans succès.
Un samedi après-midi, il frappa à ma fenêtre. Vêtu d’un long manteau blanc décoré de fleurs jaunes et violettes, essoufflé , les yeux vibrants, il me dit à toute vitesse :
- Retrouve-moi au départ du chemin de la Pighiera. Dans dix minutes. Prends de quoi rester dormir.
Il fit volte-face et courut à travers le jardin avant d’escalader le muret qui entourait la maison. Je demeurai abasourdi un moment, puis remplis mon sac à dos dans un état second, attrapant erratiquement les affaires qui me passaient sous la main. L’euphorie l’avait de nouveau emporté. En sortant, je faillis oublier de prévenir ma mère que je partais. Elle était en train de lire, allongée sur le canapé du salon ; lorsqu’elle m’aperçut elle se redressa et demanda :
- Tout va bien ?
- Oui. Je pars. Je vais dormir chez un ami.
Elle répéta, m’étudiant du regard :
- Tu vas dormir chez un ami ?
- Oui. J’y vais, là.
Elle posa son livre sur ses cuisses sans me quitter des yeux.
- Tu as besoin que je t’emmène ?
- Non, non. Il n’habite pas loin.
- Où ça ?
- Pas loin, soupirai-je avec agacement.
- D’accord… Fais attention à toi.
Je levai les yeux au ciel et me précipitai hors de la maison.
Il était bel et bien là, les mains dans les poches, regardant distraitement le sol. À mon approche, il releva la tête et m’adressa un sourire idiot. Il me conduisit dans les hauteurs d’une colline, et nous traversâmes en silence un sentier bordé de pins et d’oliviers qui débouchait sur une propriété. C’était un petit mas en pierre de taille ocre, aux volets bleus, chapeauté de tuiles rose pâle. Devant la façade s’étendait une terrasse dallée abritée par une pergola en bois. Des racines de lierre serpentaient sur les murs, y dessinant des arabesques sinueuses. Le jardin, dont la pelouse n’avait pas été tondue depuis des mois, était entouré de bosquets de romarin et de massifs de lavande. En approchant de la maison aux côtés de Suhail, qui sifflotait un air guilleret, j’eus l’impression de pénétrer dans un havre paisible et perdu, extrait du monde ordinaire.
L’intérieur de la maison me dérouta immédiatement. Sur les murs, un papier peint à rayures bronze et beige déchiré en de multiples endroits dévoilait un plâtre jauni. Deux fauteuils en cuir défoncés, çà et là éventrés, faisaient face à une cheminée en pierre. Des meubles visiblement anciens, de fabrication artisanale, encombraient le salon au sol couvert de tommettes rouges ébréchées par le temps. Près d’un vaisselier rustique, un miroir brisé fixé au mur déployait un lacis de fissures enchevêtrées ; j’éprouvais un étrange malaise à voir mon visage défiguré en brisures irrégulières, et détournai le regard.
Toute cette vétusté, qui donnait le sentiment que personne n’habitait la maison depuis des années, détonait avec l’abondance de fleurs et de plantes qui décoraient la pièce (ficus, jasmins, orchidées…), sans mentionner les guirlandes de fleurs en tissu sinuant sur les murs et les solives, ni les fougères suspendues par des cordes, qui laissaient tomber leurs frondes en chevelures végétales.
Mais passée la stupéfaction première, je demandai à Suhail, passé dans la cuisine :
- Tu vis ici avec tes parents ?
- Ils sont en voyage.
- Où ça ?
- Au Japon ? En Russie ?
Il revint dans le salon, apportant un plateau chargé de deux tasses de thé.
- Je ne sais pas vraiment. C’est lié au travail de mon père. Il est militaire.
Je ne le crus pas. Tout ça sonnait faux. Il n’y avait aucune photographie de famille dans la pièce. Les seuls vêtements accrochés au portemanteau, dans l’entrée, appartenaient vraisemblablement à Suhail ; j’avais reconnu le manteau en fourrure noir de notre rencontre, et le pull bleu qu’il portait la deuxième fois. De plus, l’atmosphère de semi-abandon qui régnait ici ne s’accordait pas avec l’idée qu’un militaire puisse vivre ici. Et, si Suhail habitait à L’Escarène, où avait-il passé la nuit avant ce matin où je l’avais rencontré ?
- À la tienne, mon cher, dit-il en avalant une gorgée.
Je ne levai pas ma tasse.
- Tes parents ne vivent pas ici.
- Je n’ai jamais dit ça.
- C’est ta maison ?
- Je ne vois personne d’autre,fit-il en tournant bouffonnement la tête.
- Suhail, pourquoi prenais-tu le train pour l’Escarène, l’autre matin ?
Sa mâchoire se crispa dans un signe d’agacement.
- Il y a des choses qui n’appartiennent qu’à moi, Sylvain.
Cette phrase me déchira malgré son évidence. Pour rompre le silence qui commençait à devenir gênant, j’avalais à mon tour une gorgée – et manquai de recracher immédiatement ce breuvage acide et brûlant. Je finis par l’avaler en grimaçant, tandis que Suhail m’observait avec un sourire espiègle.
- Qu’est-ce que c’est ? demandai-je en toussant.
- Thé à la menthe, citron et whisky. Il faut être un homme pour apprécier, ajouta-t-il avec un regard paternaliste incrédible et charmant.
Il y eut un bruit de grattements en provenance de l’entrée. Suhail, dont le visage s’alluma subitement, se précipita pour ouvrir la porte. Lorsqu’il revint, un chat roux, maigre et âgé, entra dans la pièce ; il me jeta un regard las, puis alla se pelotonner au pied de la cheminée.
- Je te présente monsieur chat. Il est gentil, quand il ne détruit pas les plantes. Il m’offre souvent des souris mortes pour me montrer qu’il m’aime.
Il s’emporta ensuite dans une série d’anecdotes sur ce chat errant, d’abord rétif mais affamé, qu’il avait fini par apprivoiser : la fois où il s’était approché d’une bougie au point de se brûler le museau et avait bondi plusieurs mètres en arrière en poussant un miaulement épouvantable, cette autre où Suhail l’avait retrouvé roulé en boule dans un vase, piégé, le regard implorant. Il me parla aussi de ses plantes, qui étaient si belles parce qu’il les aimait et leur parlait quotidiennement, et me posa toutes sortes de questions excentriques. Mais presque chaque fois que j’essayais d’en apprendre un peu plus sur lui, il déviait adroitement la conversation, ou bien déployait des histoires nébuleuses. Je commençais à sentir que Suhail ne s’accommodait pas de la vie ; ces affabulations, ces pas de danse extravagants étaient sa manière d’ajouter de la vie à un monde qui la perdait. Nous passâmes un long moment à parler de tout et de rien, nous enivrant graduellement, échangeant par instants des regards muets trahissant explicitement des désirs troubles.
Suhail alluma un feu dans la cheminée, puis alla chercher une trousse contenant des crayons de cire, ainsi que des feuilles cartonnées. Il se mit à dessiner. Ses gestes étaient réguliers, dépourvus d’hésitation ; son regard concentré et absent. Je l’observai, déjà ivre, fasciné, tandis que les flammes dévoraient les bûches, émettant des crépitements irréguliers et apaisants. Les souffles chauds de la cheminée glissant sur mon corps éveillèrent en moi un lointain souvenir, indistinct, que je ne parvins pas à recomposer.
Le dessin de Suhail prenait forme : c’était un visage de femme ovale aux lèvres fines et grises, inexpressives ; son crâne était chauve. Il colora sa peau d’un orange profond tirant sur le pourpre, puis ajouta des tâches violacées, équivoques sous ses yeux.
- Qui est-ce ?
- Je ne sais pas.
- Elle est belle.
- Oui…
Je m’affaissai dans le fauteuil et observai Suhail, légèrement étourdi. Lorsqu’il eut terminé, il se leva et vint se lover contre moi. Son souffle glissait sur mon cou en caresses qui me firent frissonner. Son regard vague, à la fois somnolent et pensif, suivit un petit moucheron qui se mit à virevolter chaotiquement devant nous ; le chat releva la tête, les iris contractés, hésitant, mais il finit par se désintéresser. L’insecte poursuivit sa danse semi-aléatoire, puis plongea dans les flammes où il se désintégra. Un sourire ironique élargit les lèvres de Suhail.
- Nous sommes comme ce moucheron. Aveuglés par nos instincts. Aimantés vers notre propre destruction.
Je posai la main sur sa joue, que je caressai, et dis :
- Dans ce cas, j’imagine que tu seras ma destruction.
Il releva à-demi la tête vers moi et murmura d’une voix fatiguée et tendre :
- Je t’aime vraiment bien, tu sais ?
Alors, dans un de ces revirements d’humeur que je commençais à chérir, il se redressa brusquement et me dit qu’il voulait danser, maintenant, avec moi.
- Non…
- Pourquoi ?
- Tu vas me trouver ridicule.
- Je te trouverai ridicule si tu refuses.
- Je ne sais pas danser.
- Tout le monde sait danser. Il suffit de laisser faire son corps.
- Je ne sais pas faire ça.
- C’est parce que tu lis trop de livres. Je vais t’apprendre.
Il me prit la main, m’attira contre lui. Je pouvais sentir l’odeur musquée de sa peau émaner de son cou.
- Tu es trop raide. Respire. Regarde-moi.
J’inspirai et expirai, me perdant dans la contemplation de ses lèvres, de son nez dont les petites narines s’écartaient légèrement par intermittence, de ses yeux aux stries irrégulières, confiants et calmes. Mes jambes tremblaient. Une terreur merveilleuse irradiait mon corps.
- Ne quitte pas mes yeux. Oublie tout le reste, souffla-t-il en plaçant mes mains sur ses hanches.
Nous nous mîmes à tournoyer lentement dans l’espace, avec agilité, sans que j’eusse à faire le moindre effort. J’eus rapidement l’impression de flotter dans un monde brouillé et ondulant comme un rêve. Le regard de Suhail me contenait et me pulvérisait. Je me sentais couler dans ses yeux comme un fleuve qui se jette dans l’océan. Je voulais me dissoudre en lui. Je comprenais que quelque chose nous liait, dont le désir n’était qu’une conséquence annexe ; quelque chose qui existait au-delà de nos corps. J’étais lui, et il était moi. Depuis toujours et pour l’éternité.