Suhail, I, 3 - Charges opposées

Un soir, alors que je déboutonnais ma chemise, j’entendis deux coups légers contre la fenêtre de ma chambre.

Un soir, alors que je déboutonnais ma chemise, j’entendis deux coups légers contre la fenêtre de ma chambre. Sursautant, je tournai la tête. Le visage de Suhail, collé à la vitre, se découpait dans l’obscurité tel une apparition ; il m’observait avec un large sourire espiègle. Après un bref moment d’hésitation j’ouvris la fenêtre ; il était bel et bien là, frissonnant, les yeux brillants d’une lueur irrésistiblement naïve qui demandait : « Je peux entrer ? »

Je reculai, les bras croisés sur mon torse dénudé, l’invitant d’un signe de tête. Suhail escalada l’appui et s’introduisit dans ma chambre.

- Qu’est-ce que tu fais là ? demandai-je, m’efforçant de contenir mon émotion. Tu te crois dans un film américain ?

Il s’approcha de ma bibliothèque d’une démarche à la souplesse féline, en parcourut quelques rayons, puis me toisa de haut en bas, l’air perplexe.

- Pourquoi tu te caches ? Nous sommes faits pareil.

- Non, répondis-je sans décroiser les bras, malgré mon ridicule évident. Je ne t’aurais pas abandonné, l’autre jour.

- Je ne t’ai pas abandonné, puisque je suis là, fit-il d’un ton dégagé.

- Tu t’es moqué de moi.

- Je t’ai appris une leçon. Tu me fais toujours confiance ?

- Oui. Non.

- Tu es fou. Tu lis trop de livres.

- J’ai eu mal.

- Parce que tu veux me posséder.

- Je veux t’appartenir.

Encore une fois, j’avais parlé sans réfléchir ; ma gorge se noua. Suhail me dévisagea avec le même regard scrutateur et insondable que l’autre jour. Il finit par dire d’une voix plus douce :

- Je suis désolé. Je ne sais jamais vraiment ce que je fais, Sylvain.

Il avait dit ces mots en me regardant droit dans les yeux, avec une gravité sincère. C’était la première fois qu’il prononçait mon prénom. J’eus l’impression qu’il venait de m’étreindre. Un frisson parcourut mon corps. Puis une pensée me vint.

- Tu m’as suivi… ?

- Tu vois, je ne t’ai pas abandonné ! s’exclama-t-il victorieusement.

- Parle plus bas… !

Il leva les bras dans un geste d’excuse.

- Pourquoi es-tu venu ?

Suhail fit quelques pas amplement croisés vers la fenêtre, comme s’il méditait sérieusement cette question, avant de se retourner en pivotant brusquement sur lui-même.

- Comment aimerais-tu mourir ? demanda-il d’une voix joviale.

- Dans mon sommeil ; sans douleur ; comme tout le monde, répondis-je dérouté.

- Moi, j’aimerais une vraie mort, violente et lucide. Pas quelque chose de trop agonisant comme une noyade… La chute d’un immeuble serait idéale. La terreur et l’adrénaline s’exacerberaient à mesure de l’accélération… et puis, d’une seconde à l’autre, le noir définitif. Supprimé instantanément dans un choc terminal. Ça, ce serait une manière de partir.

Son regard étincelait, captivé par ce scénario macabre. Je voulais qu’il parte, mais aussi le prendre dans mes bras, et tout connaître de lui. Il s’approcha jusqu’à me surplomber, et se pencha sur moi ; nos visages se frôlaient. Une peur enivrante m’enveloppa. Finalement, Suhail palpa le col de ma chemise.

- C’est du synthétique. Il faudra que je te montre où acheter de vrais vêtements, déclara-t-il avant de s’asseoir à côté de moi.

Son bras toucha le mien ; et pour la première fois il parut mal assuré. Il s’écarta légèrement, détournant la tête. Mon regard se fixa sur sa joue rosissante.

- Monsieur s’y connaît ?

- Un peu ! fit-il en retrouvant à demi son aise, avant d’entamer une explication avec enthousiasme.

Titulaire d’un CAP métiers de la mode, Suhail travaillait en tant que couturier dans un atelier fournissant diverses marques indépendantes, au nord de Nice. Sa spécialité était les vêtements flous, cousus dans des étoffes souples et caressantes (soie, mousseline, satin…) qui tombaient sur le corps en en atténuant les contours, contrairement aux vêtements tailleurs, lesquels sculptaient la carrure et la silhouette. En gros, le tailleur, relevait du costume de travail, de l’angle, de la tradition masculine ; et le flou de la robe, la courbe, la tradition féminine. C’étaient des étoffes aériennes, fragiles, énonça-t-il avec afféterie, qui nécessitaient un geste prudent et intuitif. Après que sa collègue apprentie eut assemblé les parties principales, Suhail enfonçait minutieusement des épingles à travers le tissu posé sur le mannequin afin de lui imprimer le volume et le mouvement souhaités par la styliste, ajustant au jugé la forme, le tombé, le drapé, et les plis éventuels de l’habit. Un écart de trois millimètres pouvait rompre complètement l’harmonie générale. Il avait alors l’impression de sculpter une cascade, comme un enfant qui joue à passer ses doigts dans le filet d’une chute d’eau. Ensuite, il cousait des fils provisoires pour remplacer les épingles et fixer la forme ; puis le vêtement était déposé sur la table, où Suhail effectuait les coutures définitives, avant de revenir au mannequin pour de nouvelles rectifications – du moins, quelque chose du genre. Venaient enfin les finitions. Il réalisait les poches et la braguette d’un pantalon, le col Claudine d’une blouse, les smocks d’un chemisier, les volants d’une jupe, les plissés d’une robe… et terminait par les ourlets, qui devaient fermer les extrémités sans altérer la fluidité du tissu, insista-t-il d’un air professoral.

Il allait et venait toute la journée, marquant, piquant, repassant, inspectant, corrigeant et surjetant. Il aimait le contact onctueux de la viscose aux reflets nacrés qui coulait entre les doigts comme un boyau de porc, le parfum résineux de la colle, l’âcre odeur animale des cuirs et celle, chimique et aigrelette, du taffetas. L’affairement muet qui régnait dans le vaste atelier, où l’on n’entendait que le vrombissement des machines à coudre, les frottements chuintants des tissus, le souffle humide et crachotant des fers à repasser, et où les échanges humains se limitaient à de rares interpellations, des paroles parcimonieuses prononcées à voix basse, établissait une atmosphère de fourmilière studieuse – si l’on faisait abstraction d’une certaine hostilité ambiante. La répétitivité des tâches, en revanche, le lassait : la plupart des semaines étaient passées à reproduire la même robe, la même blouse, le même pantalon ; sans parler des effroyables galettes de chaise régulièrement commandées par une entreprise d’ameublement locale, qui le plongeaient dans une morosité abyssale. Mais malgré l’ennui et l’habitude, il fallait rester concentré ; car la plus petite erreur pouvait gâcher des heures d’efforts. Suhail préférait travailler sur les prototypes originaux commandés par les créatrices des marques locales, qui suivaient souvent les suggestions auxquelles il se hasardait. Il avait besoin de changement, d’indépendance.

De surcroît, comme il l’avait sous-entendu plus tôt, un climat pernicieux régnait dans l’atelier ; une animosité sourde, larvée, se manifestant par des soupirs ostentatoires, des conciliabules lors des pauses qui s’interrompaient subitement lorsqu’on s’en approchait. La dizaine d’employés, pour la plupart des femmes âgées de quarante à soixante ans, était partagée en deux clans qui s’étaient formés avant l’arrivée de Suhail, suite à un conflit lointain opposant deux couturières, Fabienne et Christine. Parfois, les partisans de Christine rappelaient à murmures outrés que Fabienne s’était moquée à plusieurs reprises des chemisiers à froufrous exubérants de Christine ; un véritable harcèlement. Les défenseurs de Fabienne évoquaient quant à eux, la voix vibrante d’émotion, ce jour déplorable où Christine avait révélé à tout l’atelier l’infidélité du mari de Fabienne. Mais Suhail avait rapidement compris que l’apaisement était la dernière chose qu’elles souhaitaient ; les ragots indignés qui constituaient désormais l’essentiel de leurs échanges leur procuraient une joie mauvaise. Elles aimaient râler après les coutures négligées qu’il fallait rattraper, les vols de ciseaux pendant les pauses, les flatteries hypocrites auprès de la cheffe d’atelier… Elles ne pouvaient plus se passer de ces décharges d’adrénalines, de ce sentiment d’importance qui les submergeaient chaque fois qu’elles attaquaient ou se trouvaient prises pour cibles ; cette rage à détester les vengeait d’un ennui latent, d’une rancœur inavouée. Elles se menaient la guerre avec une gaieté cinglante, une douceur venimeuse. C’étaient des « Bonjour ! » qui ressemblaient à des menaces, un « Tu as l’air en forme ! » qui claquait comme une gifle, des sourires mielleux et assassins, des regards en biais fourmillants de malédictions. Le week-end, chaque camp tenait conseil autour d’un thé, dressant le bilan de la semaine : on y célébrait les bons mots par lesquels une ennemie avait été humiliée, on y disséquait la moindre parole adverse, la moindre intonation, à la recherche d’une offense, et y décidait d’une stratégie pour la prochaine bataille (« Lundi matin, regarde-la droit dans les yeux sans la saluer. », lançait une voix criarde que Suhail imita avec délectation.) L’énergie étourdissante que dépensaient ces mégères dans leurs manigances mesquines était aussi dérisoire que leurs existences ; et Suhail, en spectateur perplexe, avait été d’abord étonné de toute la perversité que pouvait receler un petit bout de femme au visage affable et chaleureux.

Il s’était écarté de ce tumulte idiot. Il échangeait bien, de-ci, de-là, quelques paroles avec ses collègues, mais passait le plus clair de son temps seul, confiné dans sa bulle, avant de rejoindre solitairement l’arrêt de bus en fin de journée. Il aurait voulu créer sa marque de vêtements flous pour hommes, un style encore peu popularisé ; mais il manquait de moyens, de contacts ; or le marché de la couture s’enlisait. La baisse continue du pouvoir d’achat décourageait les consommateurs, qui se rabattaient vers les vêtements d’occasion et la fast fashion fabriquée en Chine. Le label « Made in France », argument de vente adressé aux classes moyennes supérieures et aisées, ne faisait que freiner un déclin incessant. Quant au marché des marques indépendantes en ligne, il était complètement saturé.

Suhail passait la plupart de ses week-ends à des événements underground, où il se noyait dans une extase chimique, inondé de joie et de sueur, galvanisé par les pulsations brutales de la musique et la mitraille aveuglante des stroboscopes. Il y avait ces rencontres de passage invraisemblables, avec un homme portant un masque de corbeau, vêtu d’un collier de filaments lumineux qui tombaient en cascade autour de son corps presque nu, et ondulaient sous ses balancements comme des serpents scintillants ; ou encore un groupe de jeunes femmes slaves déguisées en insectes fluorescents qui expliquaient être des anthroptères échappées d’un laboratoire secret russe… Une fraternité anonyme, une confusion hilare réglaient ces rapports éphémères ; et au milieu de la foule en transe, Suhail pouvait alors, pour un moment, tout oublier.

Il avait prononcé ces dernières paroles d’une voix béate, mais elles me lézardèrent de peine. Je commençais à deviner une certaine superficialité dans son exubérance, une tentative de fuite. Cette gaieté spontanée et contagieuse où fusait une ivresse de vivre n’était pas exactement feinte, mais elle pouvait sembler forcée, ou minée par une souffrance tue qui obscurcissait parfois son regard. Je reconnaissais dans ces confidences l’indifférence solitaire qui s’était emparée de lui sur la colline.

- Tu ne crois pas que les choses peuvent devenir meilleures ?

Il haussa les épaules.

- Et toi ?

- Auprès de toi, je peux y croire.

Son regard s’éclaira d’un reflet à la fois tendre et ironique. Il baissa les yeux.

- Tu portes des chaussettes dépareillées. Ça, c’est encourageant.

La manière qu’il avait de s’approprier mon espace intime, cette familiarité précoce qu’il manifestait à mon égard nous plaçait dans une étrange inversion de rôles : je me retrouvais comme un étranger dans ma propre chambre.

- De bons changements sont possibles, insistai-je en riant.

- Ah oui ?

- L’eugénisme pourrait pacifier l’homme, le délivrer un peu plus de sa part animale. Et, avec les progrès des algorithmes d’apprentissage, on peut imaginer une société tournée vers l’épanouissement individuel grâce à un revenu universel…

- Quels critères déterminent la valeur d’un fœtus dans les catalogues de mères porteuses ? La santé de la mère, sa beauté, sa corpulence, la couleur de ses cheveux et de ses yeux. L’ingénierie génétique va transformer la vie en produit de consommation comme les autres. Quant à ta société sans travail, elle s’enfoncerait immédiatement dans les loisirs virtuels, l’isolement et la bêtise.

- Il y aura des catastrophes et des miracles… murmurai-je après un temps, absorbé dans un enchevêtrement de visions contradictoires.

- Le meilleur ne se produit jamais. Le pire, si.

- Peu importe… Dans quelques siècles, la technologie sera capable de phénomènes que nous considérerions aujourd’hui comme impossibles. Une nouvelle théorie physique unifiée aura peut-être été découverte, avec tous les bouleversements que ça implique… !

Suhail sourit, sans ironie cette fois, me fouillant du regard.

- Nous vivrons des siècles ! renchéris-je en écartant outrancièrement les bras.

- Quel enfer…

- Le mammouth sera ressuscité !

- Il finira en steak.

- L’algocratie anéantira des guerres et les injustices !

- Et qui programmera ton algo-monarque ? Le Pape ?

- Elon Musk, notre bienfaiteur suprême !

Nous nous étions rapprochés insensiblement. L’haleine de Suhail, humide et fruitée, venait mourir sur ma peau. Nos yeux rivés, pétillants d’euphorie, s’embuèrent d’incertitude. Nous entrions sans comprendre dans un monde gigantesque et merveilleux. Écrasé de bonheur, étourdi, terrifié aussi par cette vulnérabilité béante qui me trouait, je me figeai, me dissolvant dans son grand regard opaque. Suhail me considéra avec curiosité en penchant la tête, comme s’il me voyait pour la première fois. Un tressaillement infime traversa son visage, qu’il contint aussitôt. Retrouvant son sérieux, il demanda :

- Tu as écouté les dernières chansons générées par l’IA Tudio ? Elles sont plutôt belles, même émouvantes ; indistinguables de productions humaines elles-mêmes formatées pour être les plus simples et consensuelles possibles.

- Tu crois que de futurs modèles pourraient réaliser… enfin, produire de vraies œuvres d’art ? Capables de provoquer des chocs esthétiques, d’élever la conscience humaine ?

- Ce n’est sans doute qu’une question de temps. De complexification des systèmes d’apprentissage. Après tout, les artistes innovent à partir d’œuvres antérieures. Ils recombinent. Si l’intelligence n’est que le produit de l’activité électro-chimique neuronale, une réelle intelligence artificielle est possible.

- Alors ce serait… une intelligence créative, mais dépourvue de conscience, d’intention.

- Indéfiniment ? Ce qui est certain, c’est que les innovations technologiques continueront à amoindrir et isoler les hommes.

- Je ne sais pas… Mais ce n’est pas seulement effrayant. Tu imagines ? Les premières œuvres d’art non-humaines. Ce serait comme une rencontre avec une autre forme d’intelligence.

Les yeux de Suhail s’élargirent prodigieusement.

- Tu sais que j’ai déjà communiqué avec une autre forme d’intelligence ?

Je ne pus retenir un esclaffement.

- Je ne plaisante pas : j’avais pris de la DMT avec une amie, et en une fraction de seconde je me suis retrouvé face à cette immense rosace aux couleurs chaudes qui tournait sur elle-même, composée de formes géométriques impossibles décorées de motifs qui évoluaient constamment. Et elle m’a…

Il me jeta un coup d’œil incertain. Je me penchai vers lui, interloqué.

- Elle a considéré ma présence avec amusement, reprit-il, comme s’il revivait ce moment. Je me suis senti comme un intrus, mais bienvenu. En un instant, elle a… comme assimilé tout mon être. Et puis, je me suis retrouvé simultanément dans plusieurs corps ; j’étais un enfant velu construisant une pyramide de sable, un chien inquiet attendant son maître attardé derrière une fenêtre battue par la pluie, un samouraï blessé errant au milieu d’un charnier qui s’étendait à perte de vue… Et d’innombrables autres êtres, aux sens parfois différents des nôtres, que je serais incapable de décrire. Mais tout à coup j’ai été happé dans mon corps. J’avais l’impression d’être parti pendant des heures, mais cela n’avait duré que huit minutes. Et la rosace m’avait laissé ce message : « C’est ça. »

Perplexe et curieux, je demandai :

- Tu as essayé beaucoup de drogues ?

Il eut un soupir faussement agacé.

- Les vrais psychédéliques ne sont pas des drogues. Ils ne sont pas toxiques, n’entraînent pas de dépendance et élargissent l’âme, fit-il en énumérant les trois arguments sur les doigts de sa main.

Il me parla d’Albert Hofmann, de Ken Kesey et du programme militaire MK Ultra... Je ne sais plus bien comment, nous finîmes allongés côte à côte sur mon lit, à nous faire découvrir alternativement les musiques qui nous ravissaient. Je pensai, un peu tard, que l’optimisme dont j’avais fait preuve auprès de Suhail tenait pour une part à un effort de séduction insincère. J’admirais au contraire la désinvolture qu’il mettait à affirmer ses opinions radicales. Sans que je n’en eus vraiment conscience, mes doigts glissèrent vers les siens jusqu’à les toucher ; mes membres près de lui s’étaient complètement détendus. Suhail entortilla ses doigts autour des miens. Sa peau chaude et mouillée que je touchais pour la première fois, la maladresse hésitante de son geste me bouleversèrent.

Dès les premières notes, le Guitar Solo, No. 5 de Neil Young vibra dans mon corps tout entier. Cette sombre lamentation métallique et crépitante sur un rivage tranquille, aux distorsions solitaires qui s’évanouissaient douloureusement dans le silence, aux notes tenues qui tremblaient dans des ruminations lancinantes, habitée par une clarté triste et lointaine… Jamais je n’avais été traversé par une telle douceur crépusculaire ; et en ce moment, accolé à ce garçon jovial et pessimiste, curieux et irrévocable, fêtard et solitaire, dont le sourire d’ange était la plus belle des énigmes, les désastres à venir perdaient de leur réalité. Une force aux contours flous, venue de profondeurs insondables, se manifestait avec une évidence abrupte. Pendant un moment, aucun de nous n’osa plus bouger.

La nuit passa comme un rêve miraculeux. Enlacés l’un contre l’autre, nous grappillions en murmurant ces banalités qui sont tout pour les jeunes amants : Quel est ton plus beau souvenir ? D’où vient cette rose des sables ? Je rêve de voir un jour une aurore boréale… et toi ? Suhail demeura vague sur son enfance comme sur sa famille, affirmant avec une candeur obstinée provenir du système Trappist-1, à 39 années-lumières de notre système solaire. Chaque frôlement involontaire craintivement rétracté, chaque silence chancelant, chaque étranglement de voix que provoquait une émotion inavouable prenait les dimensions d’un abîme à couper le souffle.

Par moments, il se redressait d’un bond et entreprenait de fouiller ma chambre. Il feuilletait distraitement un livre, ou enfilait un plaid et des lunettes de soleil avant d’effectuer quelques pas de défilé agrémentés de poses de diva burlesques. Il se jetait ensuite au sol, implorant la pitié d’une créature imaginaire. Je le regardais, fasciné par ce jaillissement innocent de joie, cette aisance qu’il avait à s’amuser goulûment de la vie ; l’ange de l’enfance vivait encore en lui. Ou était-ce un masque ?

Les pépiements des rouge-gorges annoncèrent le lever du jour. Mon crâne baignait dans dans un épuisement cotonneux. Les premiers rayons du soleil traversaient la pièce, en nappes anormalement lumineuses. Suhail se mit à jauger sérieusement l’ensemble de ma chambre, soudain sérieux. Il finit par déclarer avec sa péremptorité candide : « Tout ça est trop fonctionnel. Cet endroit manque cruellement de style. » Je souris, captif de son enchantement. Nos vies commençaient à se confondre. Je m’aperçus alors que très vite depuis son arrivée, mon corps s’était nettement détendu ; comme s’il avait enfin trouvé son milieu naturel.

Le vrombissement de la machine à café retentit dans la cuisine ; on entendit les paroles étouffées de mes parents. Suhail ouvrit de gros yeux de poisson, et se redressa subitement. Il prit la chemise que j’avais fini par jeter sur mon lit, la pressa contre son visage et inspira, les paupières pressées. Je dus rougir, car lorsqu’il rouvrit les yeux, une étoile espiègle brilla dans son regard.

Il l’enfila, et me tendit le pull en laine bleue sous lequel il était venu torse nu. À mon tour,machinalement, j’enfilai son pull et son duffle-coat. Il me considéra avec un sourire réjoui.

- Maintenant j’ai un peu de toi, et tu as un peu de moi.

Je compris qu’il devait partir maintenant. Une panique trouble me gagna. Accroupi sur le rebord de la fenêtre, Suhail se retourna et me demanda d’une voix incertaine :

- Tu ne m’oublieras pas ?

- Non.

Il plissa les yeux d’un air indéchiffrable, et sauta par la fenêtre, disparaissant en un instant.

Le petit-déjeuner était servi. Dès mon entrée dans la cuisine, ma mère me lança un bref sourire scrutateur. Mon père me signala que je n’avais pas l’air en forme. Le décor fonctionnel de la cuisine, l’odeur du pain grillé, les regards de mes parents m’entouraient comme une brume irréelle.

Au lycée, je passai la matinée à humer l’âcre odeur de Suhail qui émanait des fils de laine bleue, sans m’intéresser aucunement aux cours qui se suivaient indistinctement. Je plongeai le nez dans le col du pull pour sentir ses tièdes caresses, qui portaient l’odeur de ma vie. Certains professeurs jetaient de rapides coups d’œil sur mon visage absent. Dans les couloirs, des camarades à qui je n’avais à peu près jamais parlé demandèrent à voir le profil Instagram de la fille, et si nous l’avions fait.

Mes pensées vagabondaient confusément. Suhail m’effrayait et me médusait. Malgré nos différences nettes, il y avait entre nous cette flottante identicité. Et tout s’était produit si vite, avec cette clarté bizarre ; à plusieurs reprises, nos regards s’étaient accrochés comme ceux de vieux amis incertains de se reconnaître.

Mais il y avait cette joie étoilée d’auto-dérision, cette gourmandise de la vie dont les irruptions me subjuguaient tout en me troublant. Je ne parvenais pas à déterminer s’il me livrait une performance d’acteur ; et le cas échéant, dans quel but ? Cherchait-il à me séduire ? À dissimuler une souffrance tue ? Avait-il seulement clairement conscience de l’ambiguïté de son comportement ? Ce garçon m’obsédait.