Suhail, I, 2 - Néo-ruraux

J’avais quatorze ans lorsque nous avons déménagé à L’Escarène.

J’avais quatorze ans lorsque nous avons déménagé à L’Escarène. Mes parents ayant passé la cinquantaine se sentaient depuis un moment las de l’agitation citadine ; mais notre départ fut précipité par l’agression que subit ma mère un après-midi de mai, en plein centre-ville de Nice. Un homme surgi par derrière l’avait attrapée par le bras, lui ordonnant de céder son sac à main. Comme elle s’était débattue, il l’avait contrainte en pointant la lame d’un couteau de poche à quelques centimètres de sa gorge. Mais ce qui était resté gravé en elle n’étaient pas les yeux troués de l’homme, visiblement défoncé au crack, ni même la perspective de la mort ; c’était le visage du passant qui marchait vers eux, auquel elle avait jeté un regard suppliant, et qui avait immédiatement rebroussé chemin. Son expression, qu’elle n’avait aperçue qu’un instant, n’était ni désolée, ni véritablement apeurée ; c’était une sorte d’indifférence mêlée de contrariété, une lâcheté mauvaise. Ma mère tremblait encore, les bras serrés contre sa poitrine avec une raideur de pierre, le soir où elle nous raconta l’événement. Lorsque mon père voulut la prendre dans ses bras, elle eut un mouvement de recul terrifié avant d’éclater en sanglots. Mon père s’appuya contre l’évier, les doigts crispés à toute force, comme prêts à éclater.

- C’était un Arabe ? Un Noir ?

Ma mère et moi lui lancèrent un regard abasourdi.

Cette nuit-là, agrippé au bord de ma couette, j’avais élaboré en pensée des tortures interminables, d’un raffinement et d’un sadisme que je me découvrais avec une fascination morbide, avant qu’une question embarrassante me ronge la cervelle : aurais-je été quant à moi capable d’intervenir face à une situation similaire ?

Ma mère se mit à limiter ses sorties, elle prit l’habitude de se retourner fébrilement en marchant dans la rue, de changer de trottoir à l’approche de la moindre silhouette ambiguë, de verrouiller systématiquement les portes de la Volvo de l’intérieur. Ses yeux s’étaient encerclés de cernes grisâtres, des crispations nerveuses prenaient inopinément ses bras et ses mains. La nuit, elle traversait l’appartement en robe de chambre, le regard absent, afin de vérifier que la porte et toutes les fenêtres étaient fermées. Deux mois plus tard, nous nous installions dans ce village juché sur les hauteurs de l’arrière-pays.

Tout au long des semaines qui avaient précédé le déménagement, mon père avait vanté la qualité de vie qui nous attendait : la sécurité rurale, l’authenticité d’un bourg historique, la convivialité villageoise, le contact avec le végétal ; autant d’expressions sordides qui semblaient extraites d’une brochure immobilière (et elles l’étaient certainement). Son enthousiasme avait quelque chose de faux ; j’avais parfois l’impression qu’il s’efforçait maladroitement de rassurer ma mère, mais à d’autres moments la soudaineté de ce départ semblait le contrarier. Ma mère accueillait ces boniments avec des sourires incertains. Quelque chose s’était éteint dans son regard. Elle s’abandonnait au cours des choses.

Étrangement, ils avaient opté pour une villa à l’américaine isolée au fond d’une impasse, qu’entouraient de hautes haies de houx supposées dissuader les cambrioleurs (j’avais du mal à imaginer comment ces arbustes vaguement épineux pouvaient dissuader des cambrioleurs déterminés). Avec sa cuisine ouverte, ses meubles standardisés péniblement lisses et uniformes, ses murs blancs percés de vastes baies vitrées ou décorés de tableaux abstraits conceptuels qu’auraient pu barbouiller un enfant ivre, ce havre de paix avait l’allure d’un mausolée post-moderne. Pour creuser la piscine en haricot dont mon père avait longtemps rêvé, il avait fallu abattre puis dessoucher un olivier et deux cyprès ; la terrasse de travertin posée autour avait achevé de supprimer toute présence végétale. Ma mère aimait lire sur sa chaise longue au bord de l’eau, bercée par les doux clapotis qu’émettait la pompe de filtration ; elle avait l’air apaisée. Mais nous ne nous y baignions que rarement ; le véritable occupant de la piscine était le robot nettoyeur Smartpool, purgeant l’eau des charniers d’insectes estivaux empoisonnés par le chlore, et qui se retrouvait régulièrement coincé juste sous les margelles, émettant des crachotements d’agonie avant de sombrer lamentablement au fond de l’eau. Mon père avait acheté une Bentley qu’il nettoyait religieusement tous les week-ends, sans jamais la conduire ; elle demeurait exposée entre la porte du garage et le portail en fer forgé, témoignage puéril de sa réussite sociale.

Passés les premiers temps, malgré les promesses paternelles d’une sérénité conviviale retrouvée, mes parents avaient fini par se retrancher dans leur forteresse impersonnelle ; la boulangère n’était franchement pas amène, on ne trouvait même pas de miel bio à l’épicerie, et certains passants vous lançaient des regards pleins de défiance, voire de haine, comme si vous étiez des envahisseurs. Ma mère s’était résignée à faire livrer les courses depuis le Biocoop Riviera de Nice. En fin de compte, ils n’avaient pas adopté une nouvelle vie plus authentique, mais un nouveau fond d’écran.

Quand mes parents recevaient des collègues, à défaut d’amis, ils affectaient une jovialité mondaine grotesque. Ma mère se répandait en en maniérismes doucereux, éclatait en rires stridents dont on ne comprenait pas bien la justification. Mon père affichait une expression amène et absente qui représentait pour moi le visage même de la bourgeoisie conformiste. J’assistais, perplexe, à ces mises en scène éprouvantes, d’autant que nos dîners ordinaires se déroulaient dans un mutisme morne que dissimulait mal le journal du soir ; nous n’avions depuis longtemps plus grand-chose à nous dire. Mon manque d’enthousiasme lors de ces réceptions suscitait de fréquents regards noirs de la part de mon père, que ma mère balayait maladroitement d’une remarque convenue sur le repli des adolescents. Si c’était cela, devenir un adulte inséré et productif, je n’avais aucune envie de subir un tel avilissement.

Longtemps je m’étais senti écrasé face à mon père. Mes notes à l’école n’étaient jamais assez bonnes, ma façon de parler ou de me tenir toujours insatisfaisante ; j’aurais dû sortir la tête de mes livres, faire du sport, rencontrer d’autres jeunes de mon âge… Jamais il ne m’avait dit qu’il m’aimait. Jamais il ne m’avait accordé ce regard satisfait qu’il portait sur sa Bentley. Je ne connaissais de ses yeux que ces lames bleues d’une dureté close. Un masque impassible couvrait en permanence son visage ; ses sourires étaient manifestement forcés, ses gestes empreints d’une rigidité mécanique. Plus jeune, il m’était arrivé de lui imaginer une vie secrète de tueur en série. Méthodique, obsessionnel, dissimulateur et plein de lui-même, il présentait certaines caractéristiques du serial killer organisé. Mais il ne sortait jamais hors des heures de bureaux, et consacrait l’essentiel de son temps libre à collectionner des montres qu’il réparait. Je compris finalement qu’il faisait simplement partie des pantins de ce monde, et j’en éprouvai une déception perverse. Mon père était gestionnaire de fonds dans une banque ; il pilotait des placements, quoi que cela signifie, si tant est d’ailleurs que cela signifie quelque chose, lui-même n’évoquant sa vie professionnelle qu’en paroles atones et confusément vagues. Il buvait son café sans lait ni sucre, estimant que tous ceux qui dérogeaient à cette règle étaient des barbares. Il vouait un mépris énergique aux fumeurs, aux intermittents du spectacle et aux végétariens. Les autres étaient toujours trop maniaques ou désordonnés, trop exubérants ou insipides... en bref, tous ceux qui n’étaient pas moulés conformément à sa vision étriquée de ce qu’il fallait faire ou être perdaient systématiquement droit au respect. Lâche de surcroît, il simulait toujours une sympathie mielleuse en leur présence.

Quelque part autour de mes mes douze et treize ans, j’avais quand même essayé de gagner un peu de sa considération ; nous avions fait des parties de football, des sorties à vélo ; mais j’étais de ces malhabiles que leur corps embarrasse, et pour qui les plaisirs de l’effort physique relèvent de l’abstraction la plus pure. Une froide déception durcissait son regard au retour de ces tentatives ; et dans le silence lourd qui pressait ma poitrine, je ruminais douloureusement mon sentiment d’être un échec minable. Il y avait eu des moments, pourtant ; et je revoyais son visage aimant penché sur moi tandis que je m’enlisais dans le sommeil, âgé de quatre ou cinq ans. J’avais fini par comprendre que je n’étais pas le fils qu’il avait désiré. Peut-être même n’avait-il jamais souhaité avoir d’enfant. Ou bien, il aurait aimé que je lui ressemble davantage, une sorte de mini-lui ; la parentalité l’avait déçu. Il était fréquent à l’époque de faire deux ou trois enfants, et le pouvoir d’achat de mes parents le leur permettait largement.

Au début de l’adolescence, dans un élan naïf, j’avais brièvement espéré l’intéresser aux problèmes sur la nature de l’univers qui pénétraient alors mon esprit, jusqu’à me tenir éveillé des nuits entières à regarder des vidéos sur YouTube : pourquoi la matière changeait radicalement de comportement aux échelles atomiques et subatomiques ? les mathématiques n’étaient-elles qu’une approximation construite par l’esprit humain, ou la trame invisible de la réalité ? une théorie du tout serait-elle un jour découverte ? les ovnis existaient-ils ? Technocrate incurieux, mon père balayait ces questions comme autant de divagations stériles ; ce qu’il ignorait devait être dépourvu d’intérêt. Il m’apparut définitivement comme un être atrophié, proche à certains égards de l’animal. Posséder, paraître et dominer ; c’était ce qui faisait un homme, selon lui. Un monde entier nous séparait. Ma culpabilité s’était lentement muée en rancœur. L’affection craintive que je lui portais s’évanouit tout à fait.

Ayant grandi à une époque insouciante et optimiste, mariés à l’aube de leur vingtaine, rapidement établis dans des professions stables (ma mère était devenue institutrice, mon père avait gravi linéairement les échelons d’une carrière financière tracée d’avance), mes parents avaient profité d’un confort matériel inédit dans l’histoire humaine, d’un moment de grâce musical porté par une pop à la fois légère et superbement lugubre, un rock tonique et spirituel, et cru naïvement à l’avènement d’une paix mondiale après la chute du mur de Berlin. Ils faisaient partie de ceux que ma génération appelait maintenant avec son aigreur caractéristique les boomers ; enfin partiellement, car nés au milieu des années 1960, ils étaient trop jeunes pour mourir avant de voir leur monde se dégrader encore nettement ; et ils savaient que les générations suivantes subiraient des épreuves nombreuses et impitoyables.

Il avait suffi de quelques décennies pour que cette légèreté s’évanouisse, laissant place à une atmosphère de déclin morose et inquiet à la faveur d’un échec général. Nous habitions désormais un monde pétri de peur, de haine et de honte. Les changements climatiques commençaient doucement à transformer la Terre en mouroir, le terrorisme et la guerre avaient resurgis, cette dernière accompagnée de la sinistre menace nucléaire, la construction de robots militaires faisait planer le spectre de dictatures invincibles, les techniques d’édition génomique pouvaient provoquer un retour de l’eugénisme, ou bien, à une échéance pas forcément si lointaine, l’avènement de nouvelles espèces humaines ; et dans un futur plus immédiat, les algorithmes d’apprentissage automatique remplaçaient déjà des métiers non seulement manuels mais analytiques : ils rédigeaient des contrats, traduisaient des documents techniques avec une acuité et une rapidité largement supérieures à celles de l’homme. Leur complexification rapide laissait envisager la possibilité que naisse un jour de véritables intelligences artificielles, autonomes, peut-être même sensibles. Un tel être nous considérerait probablement comme l’équivalent de fourmis ; d’une subtilité à peu près nulle. Notre vanité refusait notre disparition ; or toute espèce était évidemment transitoire. Par ailleurs, il était statistiquement certain que des créatures d’une intelligence largement supérieure à la nôtre peuplaient l’univers – et pourquoi pas des univers alternatifs. Les hommes, pour une large part, régressaient à un niveau de bêtise, de vulgarité et de violence quasi animales. Certains signes ne trompaient pas. En cinquante ans à peine, les splendeurs romantiques de la chanson française avaient été balayées par les niaiseries narcissiques d’une pop de bobos et les borborygmes fielleux d’un rap sauvage.

Une incertitude diffuse imprégnait les discussions de mes camarades, tantôt inquiète, tantôt indifférente. L’époque n’était plus à la carrière mais au parcours professionnel, un labyrinthe mouvant, harassant et hasardeux. Si de nombreux métiers actuels étaient voués à une disparition relativement proche ; à quoi bon s’y former ? À quoi pouvaient servir les cours de langues quand on développait des outils de traduction vocale instantanée ? Pourquoi accumuler laborieusement des connaissances quand elles étaient accessibles en quelques tapotements sur l’écran d’un smartphone ? Quant aux mathématiques, nous étions définitivement hors jeu face aux logiciels et aux algorithmes. Certaines filles évoquaient en plaisantant à moitié la possibilité de vendre des clichés dénudés sur des plateformes comme Onlyfans ; des garçons rétorquaient d’une voix railleuse qu’ils préféraient se branler à moindre frais sur des salopes virtuelles, certains poussant le sarcasme jusqu’à lancer qu’ils passeraient leur vie avec des androïdes sexuels dociles, peu bavardes et exemptes de crises hormonales. Les plus radicaux envisageaient la disparition de tout travail, selon des configurations utopiques ou dystopiques. Certes, des réfutations s’imposaient : la culture intérieure nourrissait le jugement, les modèles algorithmiques entraînés sur des données paraissaient loin d’atteindre l’empathie ou la capacité à créer de nouveaux cadres de pensée… en bref, d’échapper à leur caractère simulé. Quant aux androïdes sexuels, ils ressemblaient encore à des zombies de plastique dont les yeux à la fixité cadavérique vous plongeaient dans un malaise viscéral. Il faudrait des décennies pour reproduire la texture, la chaleur, les tremblements et les odeurs d’un corps humain ; sans parler des milliers de nuances qu’un visage, un regard ou un soupir pouvaient exprimer. Des décennies, mais sans doute moins d’un siècle.

Le monde autour de nous devenait trop rapide et chaotique. Les promesses du progrès semblaient plus incertaines que les désastres à venir. Nos vies, nous le sentions, avaient perdu en dignité. Un gouffre d’incertitude s’étendait de toutes parts. Nos parents ne pouvaient que s’inquiéter. Nos professeurs, pour la plupart dépassés, tentaient maladroitement de donner le change. De son côté, une classe politique inerte et incrédible croupissait dans son incompétence opportuniste. Notre génération ne valait pas mieux ; tandis que le chaos s’approchait à l’horizon comme un tsunami grossissant à vue d’œil, elle persistait largement dans une culture de la fête, du corps et de l’insouciance ; que l’on devinait cependant minée par le désespoir et la réclusion numérique.

Peu après notre installation à L’Escarène, ma mère s’était mise à boire des verres de vin blanc chaque soir après le repas, seule sur le canapé. Malgré nos conseils, elle refusait de porter plainte comme de consulter un psychologue : elle n’avait pas été physiquement blessée, ce type ne lui avait pas vraiment fait de mal… De toute façon, il n’y avait aucune chance que la police le retrouve. Elle devait se montrer solide. Mais un mal-être muet s’était incrusté en elle. Lorsque je passais près d’elle son regard prenait un éclat fébrile ; elle m’attirait dans ses bras pour me couvrir de baisers et de caresses. Cette tactilité anachronique m’embarrassait, et je me défaisais maladroitement de son étreinte. Elle me rappelait alors d’une voix pathétique que je cherchais sans cesse ses bras à l’époque où je n’étais pas plus gros qu’une poupée. J’avais mal pour elle, je lui en voulais ; je pris l’habitude de tenir mes distances.

Elle avait finalement trouvé refuge dans des chimères ésotériques. Cela avait commencé par les pierres d’énergie : une bague sertie d’une améthyste supposée propager l’apaisement, un collier orné d’un pendentif en citrine dont elle assurait qu'il irradiait la vitalité et la joie … Étaient ensuite venus des ouvrages sur les secrets quantiques de l’eau, la libération des blessures karmiques, le pouvoir caché de la pensée positive… elle avait même acheté l’ouvrage d’une influenceuse, Lina Circonstances, suivie par 9 millions d’abonnés comme l’indiquait fièrement le bandeau promotionnel, énigmatiquement intitulé Encore + mieux.

Mais l’obsession sur laquelle ma mère avait fini par se fixer, sans doute car elle atténuait ses cogitations anxieuses, était le réaménagement constant de la maison selon les préceptes du Feng Shui. Le Qi devait se déplacer librement, et il y avait toujours un meuble, un bibelot à déplacer afin de fluidifier la circulation du souffle vital : chaque espace devait être épuré, lumineux. Elle inspectait régulièrement la maison à la recherche de sources de déséquilibres, qui se matérialisaient sans cesse comme par un enchantement maléfique ; des fleurs fanées, des coussins aux couleurs mal assorties, une statuette japonaise représentant un samouraï accusée de diffuser des ondes conflictuelles… Il avait même fallu faire des travaux fastidieux dans la cuisine afin de déplacer l’évier et les plaques de cuisson ; car la doctrine du Feng Shui était claire : l’énergie de l’eau devait toujours se trouver au nord, et l’énergie du feu au sud. Ma mère répétait souvent, avec cette gaieté affectée qui dissimulait mal une angoisse maniaque : « Il y a une place pour tout, et tout est à sa place ! » Je tentais parfois de me persuader qu’elle avait simplement besoin de sa boule à neige, d’un petit monde familier et lénitif préservé des aléas de l’existence ; mais je sentais qu’elle s’enfonçait en réalité dans une spirale insidieuse, et j’en venais à regretter sa période alcoolique, ponctuée de rires sincères et de réminiscences joyeuses. Bizarrement, mon père s’accommodait sans broncher de ces lubies. Une distance silencieuse s’était installée entre eux. Ils avaient pourtant dû s’aimer, il y a longtemps ; s’aimer vraiment. Je ne comprenais plus ces êtres dont j’étais la progéniture.

J’étais un de ces élèves studieux et solitaires, à peu près invisibles, qui traversent silencieusement l’adolescence. Les anecdotes de soirée ébruitées dans les couloirs avec cette fébrilité typiquement pubère, les rumeurs colportées sur tel professeur qui aurait entretenu une liaison avec la mère d’un élève, les commérages concernant les couples qui se formaient et se détruisaient au fil des semaines formaient la plus grande part de la sociabilité lycéenne de cette époque. L’énergie que mes camarades dépensaient à commenter ces micro-drames insignifiants me plongeait dans une perplexité inconfortable.

Invité par politesse, je m’étais hasardé à quelques-unes des soirées de classe. Invariablement, j’avais fini esseulé au bord d’un canapé, à feindre de l’intérêt pour la conversation la plus proche, jetant de temps à autre des coups d’œil au groupe des danseurs qui s’amusaient et séduisaient avec une aisance que je leur jalousais. Je sentais alors tout le poids de mon corps avec douleur et me rabattais sur l’alcool, qui m’entraînait dans un état agréablement nébuleux ; je pouvais alors contempler avec une fascination profonde la consomption d’une cigarette oubliée dans un cendrier, ou bien la sueur qui perlait sur le visage d’un beau danseur, tandis qu’autour de moi le monde s’oblitérait.

J’étais seul, mais pas vraiment malheureux. La vie pour moi avait toujours été ailleurs. Dans ces paysages majestueux où l’on s’évapore tandis que tout en nous s’immobilise. Dans ces musiques sororales qui vous enveloppent, vous élèvent et vous emportent loin, bien loin, pour un ciel de beauté éblouissante. Dans les livres surtout ; ces univers endormis qui s’éveillent sous vos yeux, pulvérisent tout ce qui vous entoure et vous anéantissent vous-même pour mieux déployer leurs royaumes palpitants de paroles vivantes, de phrases fulgurantes qui se gravent inaltérablement en votre âme. Tout cela m’était bien plus réel que l’univers matériel. Une force lointaine venue de profondeurs indéfinies m’attirait vers elle ; je ne me sentais pleinement vivant que lorsque je m’exilais du monde.

Au début de l’été passé, cet appel s’était manifesté avec une intensité, une netteté inédites un soir que j’écoutais pour la première fois The Final Cut, de Pink Floyd, allongé sous ma couverture, mon casque Philips sur les oreilles, le regard englouti dans l’obscurité de ma chambre. Je fus immédiatement bouleversé par la ténuité chancelante de la voix de Roger Waters, qui semblait à chaque seconde frôler le sanglot, et frissonnait pourtant d’espoir, ce chant blessé et consolant ; mais tout en moi bascula lorsqu’il poussa ce long cri de souffrance où sa voix se dissolvait dans le souffle du saxophone avec une fluidité parfaite, avant de s’évanouir dans un effritement mélancolique. Pris d’un spasme émotionnel, je me redressai de surprise, le cœur battant fort, étourdi par cette beauté douloureuse et surréelle. Quelque chose en moi enflait comme pour fuir mon corps trop limité ; et des larmes lentes, coulaient irrégulières et chatouilleuses le long de mes joues. Je sombrais dans lac d’isolement absolu ; The Gunner’s Dream me dévoila la mélancolie essentielle que je sentais se diffuser confusément aux tréfonds de mon âme depuis longtemps déjà ; cette cicatrice à la douleur lénitive, cette nostalgie d’un monde alternatif à la fois brouillé et vivace, implausible et entr’aperçu par éclats. Je commençais à comprendre, quoique confusément encore, que tout chant, tout poème était fondamentalement un cri structuré, dont la beauté n’appartenait pas entièrement à ce monde. Mais le chant comme la poésie étaient des bâtards accrochés à nos corps. La musique (la musique pure, s’adressant exclusivement à l’esprit), abstraction du sensible, et les mathématiques, abstractions des concepts, constituaient quant à elles les prouesses les plus remarquables de l’esprit humain ; leur ordre, leur beauté provenaient tout entières d’un autre monde, que nous comprenions miraculeusement car elles résonnaient en nous comme la ressouvenance d’un lointain chant maternel.

Après cette nuit indélébile, j’étais parti marcher presque tous les jours dans les alentours du village, aimant à me perdre en empruntant chaque fois de nouveaux sentiers, poussant le plus loin possible, jusqu’à l’heure où il fallait se résigner à faire demi-tour. Il m’arrivait d’envisager avec angoisse l’année à venir, ma dernière année de lycée, l’année du choix. Mon père me demandait déjà régulièrement si je savais ce que je voulais faire après le baccalauréat, me suggérant des formations qui ouvraient toutes les portes, commerce, informatique et que sais-je encore ; je n’en avais aucune idée et je ne voulais pas y penser. La vie adulte et le monde professionnel m’apparaissaient comme des mondes vides et dépourvus de sens, une résignation ; et j’aurais aimé croire qu’autre chose était possible. Dans ces moments, je regardais avec envie les chênes ployés par le vent sur le flanc des montagnes, si tranquilles dans leurs ténèbres perceptives. Je voulais partir loin, pour toujours.