Suhail, I, 1 - L'aléa
J’aimais ces lentes aubes d’hiver où les rues s’emmitouflaient dans une brume matelassée comme si elles refusaient de s’éveiller ; le ciel, d’un bleu obscur, océanique, s’éclaircissait paresseusement, accordant un sursis aux dernières étoiles. Au cours du trajet qui me menait à la gare, j’observais, captivé, les branches nues et graciles des platanes, les petites façades étroitement blotties et les silhouettes engoncées des passants émerger de cette étoffe perméable et mouvante, semblables à des apparitions en provenance d’un arrière-monde. On n’entendait que le chant ténu des rouges-gorges, des fragments de paroles étouffées. Arrivé sur le quai, je déambulais parmi les ombres statufiées des voyageurs aux visages clos, éclairés par la lueur blanchâtre de leurs smartphones, regardant la vapeur de mon souffle qui s’élevait dans l’air en volutes translucides, puis se dissipait. La réalité demeurait empreinte de la trouble fantaisie des rêves, qui rentrait en titubant dans son royaume secret.
Ce matin-là, le train avait une demi-heure de retard en raison du verglas qui s’était formé sur les voies ferrées. Le froid était devenu piquant, mes dents commençaient à claquer ; et lorsque je vis les deux gros yeux blancs électriques de la rame percer le brouillard, je poussai un soupir de soulagement. Le TER ralentit dans un grincement strident, et s’immobilisa. Je me hâtai jusqu’aux portes les plus proches, mais n’entrai pas. Un garçon se tenait face à moi, vêtu d’un manteau en fausse fourrure noire, hirsute, et d’une chapka trop large qui tombait sur son front. Ses lèvres roses, légèrement courbées dans un sourire involontaire, étaient entrouvertes, découvrant le bout de ses dents. Il avait des yeux noisette, cerclés d’un vert marin, qui me dévisageaient curieusement. Je m’écartai pour le laisser sortir de la voiture, le pas flottant, dans un état second.
Le signal sonore annonçant la fermeture des portes retentit. Le train se mit en marche.
- Tu ne devais pas monter ? demanda le garçon.
Son sourire était une merveille.
- Si… je crois… balbutiai-je.
Il réajusta sa chapka, fronçant les sourcils. Les boucles noires de ses cheveux luisaient de sueur. Son regard rivé sur moi m’inonda d’une terreur exquise. Je me sentais sombrer dans le gouffre abyssal de ses yeux, et quelque chose en moi s’envolait loin de tout, pour des clartés aveuglantes. J’eus de la peine à respirer. J’aurais voulu me dissoudre. Une phrase folle me vint à l’esprit. Elle traversa mes lèvres malgré moi :
- Enfin, peut-être pas.
Une lueur indéfinissable passa dans ses yeux. Il hocha doucement la tête, une moue incertaine aux lèvres ; il devait me prendre pour un déséquilibré.
Il se retourna soudain et se mit à marcher en direction de la gare. Je le regardai s’éloigner, hébété, le ventre tordu. Tout à coup, sans regard en arrière, il leva le bras, me faisant signe de le suivre. Je me précipitai après lui, saisi d’une euphorie imbécile. Je n’avais aucune idée de ce qui allait advenir, mais je sentais que ce serait important ; plus important que tout.
Nous avions rapidement quitté L’Escarène pour suivre un chemin qui montait dans les collines. C’était la première fois que je séchais les cours, je savais que mon père ne laisserait pas passer ça, mais un sourire idiot restait collé à mes lèvres. Je me sentais léger et libre, pourtant je ne l’étais évidemment pas, et mon regard revenait sans cesse au garçon ; je feignais d’observer la vallée ombreuse dans le seul but de lui jeter des coups d’œil furtifs. Ses oreilles avaient rougi sous l’effet du froid. Je remarquai qu’il avait un petit grain de beauté sur le cou, de longs cils et un nez légèrement retroussé qui adoucissaient son visage rectangulaire ; et chacun de ces éclats de lui que je recueillais s’enfonçait comme une étoile dans la nuit de mon âme. À plusieurs reprises, nos regards se croisèrent et se détournèrent immédiatement ; mes bras tremblaient d’émoi.
Les brindilles gelées craquaient sous nos pas. Le vent poussait des mugissements sourds. J’avais envie de parler pour entendre en retour le son de sa voix, mais tout ce qui me venait à l’esprit me paraissait stupide. Et puis, frappé par une pensée soudaine, je demandai :
- Où est-ce qu’on va ?
- Je ne sais pas, répondit-il d’une voix tranquille.
- Mais tu as pris le train pour venir ici ?
- En effet.
- Donc tu avais quelque chose à faire.
- Si on n’allait qu’aux endroits où on a des choses à faire, la vie serait à mourir.
Je gardai le silence, désemparé. Après un bref laps de temps, il s’enquit :
- Tu me fais confiance ?
- Oui.
- Tu ne devrais pas. Je suis peut-être fou.
- Nous sommes tous plus ou moins fous, déclarai-je avec une emphase que je regrettai aussitôt.
- C’est pour ça que je ne te fais pas confiance, moi.
- Tu devrais. Je ne te veux pas de mal.
Il eut une moue vague.
- Pas encore… Tu t’appelles comment ?
- Sylvain. Et toi ?
- Suhail. C’est le nom d’une étoile qui fait partie de la constellation du vent.
J’acquiesçai, songeur.
- La forêt et le vent, donc…
- Ou S et S. Comme les nazis, releva-t-il avec un sérieux confondant.
Nous arrivâmes à un tertre qui dominait la vallée. Les premières lueurs du jour poignaient à l’horizon. Suhail s’assit sur un rocher. Je pris place à côté de lui. Nous demeurâmes un long moment sans parler, à regarder le soleil qui s’élevait imperceptiblement, là-bas, à des millions et des millions de kilomètres. Il répandait désormais à travers la brume ses scintillements d’or, sous le ventre des nuages ses nitescences rose tendre, et dans le lointain trouble, là où la terre se mêlait au ciel, cet orange mystérieux et changeant, tantôt épais comme les secrets, tantôt diaphane comme les souvenirs. Suhail fixait un point lointain d’un regard vaguement douloureux et triste, les lèvres pressées. Je l’interrogeai du regard. Il eut un sourire voilé.
- On est heureux quand on s’oublie. Je n’arrive pas à m’oublier.
J’aurais voulu le prendre dans mes bras, trouver les paroles qui auraient pu le réconforter. Finalement, il posa la tête sur mes cuisses, passant un bras autour de ma taille, et ferma les yeux. Mon cœur se mit à battre la chamade. J’étais pétrifié, comblé d’une joie écrasante. La chaleur de sa peau filtrait à travers le tissu de mon jean. Il semblait maintenant si paisible, les yeux clos, la bouche entrouverte.
La brume s’effilocha comme un chant qui s’éteint. Les clartés éblouissantes de l’aube s’évanouirent. Par moments, Suhail marmonnait des paroles inintelligibles, remuant faiblement la tête. Il est si beau, pensai-je, et je voulus poser ma main sur sa joue ; mais à peine avais-je touché sa peau qu’il se redressa brusquement et me fixa d’un regard glacial ; un regard de reptile. Sa mâchoire était crispée, et je remarquai qu’il avait plongé la main dans la poche de son manteau. Lorsqu’il eut repris ses esprits, son visage se détendit tout aussi subitement.
- Qu’est-ce qu’il y a ?
- J’ai froid, dit-il d’une voix évasive avant de se lever. Redescendons.
Quelques minutes plus tard, alors que nous marchions silencieusement et que je me demandais quelles pensées troubles l’habitaient, il se mit à fredonner un air gai en dodelinant la tête avec entrain. De sa main ouverte, il effleurait les feuillages des genêts qui bordaient le chemin, arrachant par moments des bouts de tiges pour les caresser, avant de les jeter dans le vent. Ce garçon vient d’un autre monde, pensai-je.
À plusieurs reprises, Suhail disparut derrière moi, ralentissant le pas. Chaque fois, je me retournais et l’attendais ; chaque fois, il finissait par s’éclipser à nouveau.
- Tu as menti, lança-t-il avec désinvolture alors que ce manège venait de se répéter pour la troisième fois.
- À propos de quoi ?
- Tu ne me fais pas confiance.
- Si. Je veux juste être près de toi.
- Non. Tu as peur.
- Qu’est-ce que ça change ?
- Tu n’as pas le droit de te retourner.
- C’est un jeu ?
- Non, c’est très sérieux.
- D’accord, je ne me retournerai plus, concédai-je
- Si tu mens, tu ne me reverras jamais.
J’avançai d’un pas incertain, pénétré d’une peur vague. Au début, je pouvais sentir la présence de Suhail derrière moi. Puis le doute perla, s’étala, me rongea. Je marchai encore et encore, de plus en plus nerveux. Lorsque le silence devint total, je compris que j’avais été berné, et je n’éprouvai aucune surprise en me retournant pour constater que Suhail s’était volatilisé ; simplement une douleur qui me perça le cœur.
Je rentrai chez moi, tremblant d’une détresse inconnue, et me réfugiai dans mon lit. Recroquevillé sous ma couverture, je répétai en murmurant son nom mystérieux et enchanteur, me délectant de cette première syllabe grave et nocturne, puis de la seconde qui décollait dans un jaillissement de lumière. Su-hail… Quelque chose en moi me persuadait que je finirais par le revoir. Son visage m’apparaissait sans cesse, et j’imaginais que la chaleur de mon souffle réverbérée par la couverture était le sien. J’avais mal, j’étais heureux pourtant, je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait ; j’y succombai en m’oubliant. L’air finissait par me manquer et je me retrouvai dans un état second, quelque part entre le vertige et l’évanouissement, que je prolongeai jusqu’à la dernière limite avant de soulever brusquement la couverture pour reprendre mon souffle. Je passai le reste de la journée dans ces rêveries troubles et délicieuses, hors du temps, de moi-même et du monde.
Mon père entra dans ma chambre sans frapper, comme à son habitude. Son regard était froid.
- Est-ce que tu pourrais frapper avant d’entrer ?
- Est-ce que tu pourrais m’expliquer pourquoi tu n’étais pas en cours aujourd’hui ?
- J’étais malade.
- Tu n’as pas l’air malade.
- Je vais mieux. Merci.
Il me jaugea, impassible. Évidemment, il ne me croyait pas.
- On mange dans une demi-heure, dit-il avant de fermer la porte.
Tout avait commencé sur ce quai de gare ; avec cette évidence invraisemblable teintée d’une douloureuse incertitude. Comme si quelque chose nous avait donné rendez-vous ce matin brumeux de novembre. Comme si la vie venait de commencer, et que j’étais entré dans un nouveau monde, sur lequel le précédent n’avait pas de prise. Comme si je venais de retrouver un être que j’avais connu il y a bien longtemps, dans une vie lointaine, engloutie au fond d’un océan d’oubli.